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Ce sont les vivants qui retiennent les mourants

La mort est un sujet sensible, il est possible que les propos tenus ici puissent vous affecter, aussi assurez-vous d’être dans des conditions favorables pour lire cet article.

En ce qui me concerne, j’ai été confrontée à la mort à 10 ans. Un jour mon père a disparu, et son corps fût retrouvé 4 mois après, confirmant ainsi son décès. Comme vous pouvez le constater, le décès de mon père fut brutal, j’ai subi et j’ai dû m’adapter.

Mais il arrive que pour différentes raisons, nous soyons informés de la mort imminente d’un proche et que nous ayons plus ou moins de temps pour nous y préparer. Être confronté à la prise de conscience de la mort, avant que celle-ci ne soit effective est déjà une épreuve en soi, puisque rien ne nous y prépare. L’idée, elle-même, ne représente rien en comparaison de ce que l’expérience nous impose. Plus simplement, tant que nous ne l’avons pas vécu, nous ne pouvons pas savoir. C’est peu imaginable, en réalité.

La 1ère et plus grande peur de l’homme est la mort. Nous n’en avons généralement pas conscience, pourtant elle est présente en chacun de nous. Avoir peur de mourir est une chose, avoir peur de perdre ceux qu’on aime en est une autre.

Dans un sens, nous sommes beaucoup plus sereins face à notre propre mort, qu’à celle d’un proche. Il est plus « simple de mourir » que de survivre à ceux qu’on aime. Dans l’idéal, nous sommes censés être confrontés à la mort le plus tard possible, lorsque l’âge, espérons-le, très avancé de nos parents, nous préparera à l’idée qu’ils sont mortels, et que cela pourrait arriver dans quelques années, quelques mois, quelques semaines…

Mais l’idéal n‘est pas toujours la vie. Et la mort peut s’imposer à nous de nombreuses manières, avec plus ou moins de proximité. Il est évident qu’aller pour la 1ère fois à l’enterrement de l’arrière-grande-tante de votre mère que vous avez vu 2 fois dans votre vie, n’est pas pareil que de se rendre à celui de votre meilleur ami, de votre frère, de votre mère etc… Nous graduons naturellement l’affectivité que nous portons à quelqu’un et donc de quelle façon sa perte sera susceptible de nous affecter ou non.

Toujours est-il que quel que soit l’âge auquel vous êtes confronté à la mort pour la 1ère fois, vous aurez vécu « tranquille » jusque-là, et tout ce que vous connaissiez avant cette expérience ne sera plus. Votre regard sur le monde, sur la vie, changera profondément, et toute ce qui était théorie, prendra vie en vous. Il ne s’agira plus de l’idée que vous vous faisiez de la mort, mais de ce que l’on ressent quand on la voit de près.

Quand la perte est brutale, nous subissons, il n’y a pas tellement à réfléchir, ni se préparer à quoique ce soit, c’est trop tard, c’est passé, il faut avancer.

D’une certaine façon, je crois que c’est plus facile. Certes nous n’avons pas pu dire au revoir, nous n’avons pas pu régler nos comptes, mais nous n’avons "que" le deuil à gérer.

 

Quand la personne est par exemple en maladie longue, c’est-à-dire que nous savons qu’elle va mourir dans quelques semaines, ou quelques mois, parce que le diagnostic est posé, en plus du deuil, nous devons gérer l’accompagnement, et nous ne sommes pas éduqués pour ça, nous ne sommes pas prêts à ça. Certaines personnes ont des aptitudes naturelles pour « supporter » ce qui doit être fait pour accompagner un mourant, et pour d’autres, c’est l’enfer ; ils souffrent atrocement, plus que le mourant parfois. Ils souffrent de savoir, d’attendre, de devoir être au chevet de quelqu’un qui meurt, de voir et sentir la mort tuer l’être qu’ils aiment sous leurs yeux, impuissants…

Personnellement j’ai été confrontée à quelque reprise à des mourants, pour des causes différentes, qui m’ont dit qu’ils voulaient mourir, qu’ils n’en pouvaient plus, qu’ils souhaitaient que ça s’arrête.

La 1ère fois, je peux vous dire que ça fait bizarre, parce qu’on a « l’habitude » de dire aux gens : « tenez-bon, ça va aller, ça va passer, et vous allez encore vivre quelques… ». Mais je suis quelqu’un à l’écoute, je suis quelqu’un d’empathique, et quand cette vieille dame m’a dit qu’elle souhaitait mourir, je ne lui ai pas dit : « mais non mémé, faut vivre ». A vrai dire je n’ai rien dit, je l’ai écouté, je lui ai pris la main, j’ai laissé mes larmes coulées sur mes joues, j’ai senti et j’ai compris combien elle avait toute sa tête, qu’elle savait très bien de quoi elle parlait, et qu’elle n’en pouvait plus. Je ne m’étalerais pas sur la question de l’euthanasie, mais il me semble nécessaire d’avoir été au contact de mourants, pour se faire un avis concret. Les gens ont le droit à la dignité, ils ont le droit de choisir ce qui est le mieux pour eux, et la société ne nous en offre pas toujours la possibilité. Cette dame a dû encore attendre un long moment et souffrir terriblement avant de voir son vœu se réaliser naturellement.

Tout ça pour dire quoi ?

Quand les personnes sont en fin de vie, et qu’elles ont accepté, et qu’elles sont prêtes à mourir, ceux qui n’acceptent pas et qui ne sont pas prêts, ce sont les vivants. Et c’est en cela que ce sont les vivants qui retiennent les mourants. Parce qu’ils vont visiter jour après jour, semaine après semaine les mourants. Ils vont transmettre leur souffrance à l’idée de perdre le mourant, ils vont demander au mourant de tenir le plus longtemps possible, ils lui transmettent leur propre peine… Les vivants aiment le mourant, mais le mourant aussi aiment les vivants, et ils s’inquiètent pour eux… Hors pour mourir en paix, pour mourir sereinement, nous avons besoin de savoir que ceux que nous laissons derrière nous iront bien. Nous ne nous inquiétons plus pour nous même, mais uniquement pour l’autre. A chaque fois que vous dites à un mourant, je reviendrai te voir dans 2 jours, d’une certaine façon vous lui donnez rendez-vous. Il devra être là, présent au rendez-vous, et encore vivant, bien que mourant. Les gens ne meurent pas entourés de leur famille, ils meurent seuls. Ils ont besoin de se sentir libérés et déchargés de toutes responsabilités pour s’en aller paisiblement. S’ils se sentent responsables de votre peine, de les abandonner, ils ne seront pas sereins, ils ne se sentiront pas libres, et ayant le droit de quitter un monde qui ne les retient plus en réalité en dehors de vous.

Alors aussi difficile que cela soit, si vous souhaitez faire le dernier plus beau cadeau qui soit à un mourant que vous aimez : soyez prêts à le laisser partir pour lui, plutôt que de vouloir le retenir pour vous.

Prenez conscience que nous ne sommes pas triste que l’autre soit mort, mais que nous sommes triste de ne plus l’avoir pour nous-même. Celui qui est condamné, et qui est prêt à mourir ne souffre plus (sauf physiquement, si c’est le cas), il n’a plus peur. Il n’attend plus que votre autorisation, votre bénédiction pour mourir.

Si vous envisagez la mort comme la libération de celui qui souffre, plutôt que comme la perte de celui que vous aimez, alors peut-être cela vous donnera-t-il le courage de faire acte d’amour et de bienveillance, en lâchant prise, en cessant de vous focaliser sur vous, pour être le meilleur soutien pour l’autre.

Comprenez bien que je ne dis pas que vous n’avez pas le droit d’être triste de la perte d’un être cher. Je dis que le temps du deuil est fait pour cela et qu’il a lieu après la mort.

Tant que la personne est en fin de vie, je vous encourage à vivre ce moment, plus ou moins long, plus ou moins difficile, de façon plus détachée, avec plus de recul, afin d’être le meilleur accompagnant possible pour le mourant. Parce que si vous l’aimez, c’est ce que vous aurez envie d’être. Mais si vous ne savez pas comment l’être, alors vous ne le serez pas, vous en souffrirez, et probablement le mourant aussi. Être un bon accompagnant c’est simplement respecter le processus et le rythme d’acceptation du mourant, sans lui imposer le nôtre. Cela se résume à être à son écoute, à le décharger, à le rassurer, plutôt que d’avoir besoin soi-même d’être déchargé et rassuré. C’est se mettre à son service. Et enfin c’est un jour accepter de partir sans lui donner rendez-vous. Lui dire au revoir, lui dire qu’il peut partir s’il le souhaite, lui dire que tout ira bien, lui dire que vous ne savez pas quand vous reviendrez.

La fin de vie est un sujet tabou, nous sommes dans une société qui accepte difficilement la mort et le droit de mourir. Bien que mortels, nous tentons de faire reculer la mort le plus tard possible, pour vivre le plus longtemps possible, mais de quelle façon ? Nos rêves d’immortalité nous font délirer. Il y a la médecine, plus préoccupée par ses statistiques de maintien en vie, que par la condition humaine de ces maintiens en vie. Il y a notre culture qui cache la maladie, qui cache la vieillesse, qui cache le handicap, qui cache tout ce qui dérange, et qui pourrait nous rappeler combien nous sommes imparfaits et mortels. Il y a notre immaturité, à vouloir vivre dans l’insouciance, voire l’inconscience, de ce qu’est la vie, la mort, leur sens, leur valeur…

La mort fait partie de la vie, la vie fait partie de la mort, elles sont les 2 faces d’une seule pièce. On peut envisager la mort comme la fin ou le début de quelque chose, tout dépend où l’on regarde. C’est très triste de perdre un cher, c’est très triste de voir quelqu'un qu'on aime dépérir, mais n’oubliez pas qu’il ne s’agit pas de vous, et que vous aurez bien le temps de souffrir, quand il s’agira de vous. Je sais que c’est triste, mais je sais aussi qu’on se fait parfois plus souffrir que nécessaire. Parce qu’on a le choix de vivre et de profiter pleinement de la vie que nous avons, et qu’ils n’ont plus, ou nous avons le choix de mettre notre vie sur pause, tout en étant vivant… Au nom de quoi ? D’être triste qu’ils soient morts ? Ils n’auraient pas voulu ça pour nous… Pourtant nous nous l’infligeons…. Donc oui nous avons le droit d’être triste, un deuil dure en moyenne un an, mais faisons attention de ne pas nourrir inutilement plus de souffrances que nécessaires, et ne nous-cachons pas derrière un événement malheureux pour saboter notre vie, pour justifier nos inactions, pour cesser d’avancer.

 

Vous êtes vivants, alors vivez !

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